Le Japon de l'après-guerre vu par un Gaijin

Publié le par Daegann

David Peace est un écrivain anglais vivant au Japon depuis 15 ans. A l'occasion de la sortie en France de son nouveau livre, le Nouvel Observateur l'a interviewé. Si je vous parle de cet homme et plus particulièrement de cette interview c'est que je pense que les premières questions-réponses permettent de comprendre simplement quelques bases du contexte géopolitique existant entre le Japon d'une part et la Corée ou la Chine d'autre part. Le contenu de cette interview est d'autant plus intéressante que, provenant d'un "gaijin" vivant au Japon depuis 15 ans, on a ici une vision assez objective de la situation. Voilà le début de l'interview en question :


Le Nouvel Observateur.- «Tokyo, année zéro», premier volume d'une trilogie policière consacrée au Japon d'après-guerre, y a obtenu un grand succès. Vous y vivez depuis quinze ans. Comment un Anglais peut-il comprendre un pays aussi différent?
David Peace.- Il m'a fallu longtemps pour me sentir capable d'écrire sur le Japon. Selon un mythe tenace, les Occidentaux auraient du mal à comprendre ce pays. Parallèlement, le gouvernement et les médias japonais perpétuent chez leurs concitoyens l'idée que leur culture serait unique et donc impénétrable aux étrangers. Certes, la culture japonaise est unique, mais pas plus que n'importe quelle autre. Mon plus grand problème, c'est que je suis fondamentalement le produit d'une culture chrétienne. Le thème de la rédemption est donc central dans la plupart de mes livres. Mais j'ai lu beaucoup de romans, vu beaucoup de films japonais et découvert que, contrairement aux idées reçues, les Japonais ont effectivement une conscience, et le sens de la culpabilité. Dans la culture japonaise, le respect des ancêtres défunts représente l'équivalent du concept de culpabilité dans la culture occidentale. Les Japonais ne veulent pas faire honte à la mémoire de leurs ancêtres, de même que nous ne voulons rien faire qui soit source de remords. A un certain stade de l'écriture, je me suis aperçu que je parvenais à adopter ce point de vue.

N. O.- Votre livre a pour sujet l'innocence et sa perte. Il décrit les lendemains de la défaite et de la catastrophe d'Hiroshima. Et vous mettez du sel sur les plaies du Japon! Les Japonais l'ont-ils aisément accepté?
D. Peace.- Il me semble qu'ils ont compris que cette évocation était empreinte de compassion. Ce qui m'inquiétait, c'est que le Japon n'aborde la guerre que sous l'angle d'une victimisation des Japonais. Certes, le largage des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki constitue une atrocité, mais on ne parle guère du Japon comme agresseur et des horreurs commises en Chine et en Corée. Il est plus confortable pour les Japonais de se concevoir comme des victimes.

N. O.- Les nouvelles générations persistent-elles à se poser en victimes?
D. Peace.- C'est un problème très complexe. Après la guerre, la gauche communiste comme la droite ont, pour des raisons différentes, choisi de se poser en victimes. C'est le résultat de toute une éducation, d'une histoire officielle imposée par l'Etat. Les jeunes s'efforcent pour l'essentiel de ne pas penser à la guerre. Mais la relation qu'entretient le Japon avec les autres pays est très ambivalente, qu'il s'agisse de ses voisins immédiats (Chine et Corée), des Etats-Unis ou de l'Europe. Toute identité nationale est fragile, mais c'est encore plus vrai pour le Japon. Et pourtant, quand on lit ou qu'on regarde les infos, on s'aperçoit que la plupart des problèmes actuels trouvent leur origine dans cette période de l'immédiat après-guerre (1945-1946). A cette époque, les Américains ont occupé le pays et lui ont imposé une Constitution qui est encore en vigueur aujourd'hui, et dont l'article 9 prohibe toute intervention militaire hors du Japon. Or depuis trois ou quatre ans, les Etats-Unis souhaiteraient que le Japon puisse déployer des troupes en Irak et en Afghanistan. On aboutit donc à cette situation paradoxale: le gouvernement japonais, qui se situe très à droite de l'échiquier politique, et les républicains américains voudraient changer la Constitution, qui se retrouve défendue par le Parti communiste! 

N. O.- Pourquoi les jeunes Japonais n'ont-ils pas accompli le même travail de mémoire que les jeunes Allemands?
D. Peace.- La comparaison est instructive. Mais ce n'est pas entièrement la faute des Japonais. On a forcé l'Allemagne à regarder en face la réalité de l'Holocauste. Les atrocités commises en Chine par les Japonais ont fait l'objet en 1946 de procès pour crimes de guerre, à l'issue desquels plusieurs généraux ont été pendus. Mais il n'y a pas eu de travail de mémoire à l'échelle nationale, pour des raisons historiques: la Chine était alors déchirée par une guerre civile entre nationalistes et communistes. Il n'y avait donc pas de Chine unifiée capable de contraindre le Japon à reconnaître ses crimes comme l'Etat d'Israël a pu contraindre l'Allemagne à reconnaître les siens. Et puis la guerre de Corée a éclaté, épargnant au Japon un tel examen de conscience. Le problème n'est donc toujours pas résolu. Et lors des procès pour crimes de guerre, les Américains ont privilégié la thèse d'une cabale de généraux seuls responsables de ces atrocités, au mépris de la vérité historique. La hantise des Etats-Unis était d'éviter que le Japon ne bascule dans le communisme.

N. O.- Mais les pays asiatiques, eux, n'ont jamais oublié.
D. Peace.- Aujourd'hui encore, on constate au Japon certaines attitudes inquiétantes envers la Chine et la Corée. En 2002, la Coupe du Monde de Football s'est déroulée conjointement en Corée et au Japon. Au début, les spectateurs japonais soutenaient l'équipe coréenne lors de ses matchs, jusqu'au moment où ils se sont aperçus que les supporters coréens, eux, acclamaient systématiquement les adversaires du Japon. Ce fut un véritable choc! Cette naïveté de la jeunesse japonaise résulte de son ignorance historique: elle se demande sincèrement pourquoi ses voisins ne l'aiment pas, pourquoi en Chine des manifestants saccagent les boutiques japonaises. Du coup, on assiste à une réaction humaine: puisque vous ne nous aimez pas, nous ne vous aimons pas non plus. On voit fleurir des mangas incroyablement racistes envers les Coréens ou les Chinois. Depuis cinq ans environ, je constate une recrudescence d'attitudes xénophobes.

Source : http://bibliobs.nouvelobs.com/

Article lié :
- Relations Corée - Japon
- Manuels révisionnistes
- Manga "Ken Karyu"
- Dokdo / Takeshima

Publié dans [Corée] Géopolitique

Commenter cet article